ÉTUDE DE DEUX BLOCS HISTORIÉS EN RÉEMPLOI

DANS LA ROTONDE DE LA BASILIQUE

DE

NEUVY-SAINT-SÉPULCHRE


La basilique Saint-Étienne de Neuvy-Saint-Sépulchre, ancienne collégiale Saint-Jacques datant des XIe et XIIe siècles, est l’un des édifices religieux les plus remarquables du Bas-Berry. Grâce à sa rotonde inspirée du Saint-Sépulcre de Jérusalem, elle constitue un monument unique en France, tant par son architecture que par son histoire.

La construction du chevet de la collégiale remonte au début du XIe siècle. Plus d’un siècle plus tard, à partir de 1150, fut construite la nef et plus tard la rotonde qui d’après certains auteurs aurait remplacé un porche préexistant.

La construction de la rotonde s’est déroulée en trois étapes majeures : tout d’abord, l’édification du mur extérieur, suivie de l’érection des onze piliers intérieurs qui soutiennent l’étage et enfin des étages qui les surmontent. Les piliers, d’un diamètre de 0,75 mètre, sont constitués de tambours en leucogranite grossier de couleur beige 1 couronnés par des chapiteaux en calcaire. Ces derniers s’inspirent des modèles de l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire et peuvent être datés, au plus tôt, du début du XIIe siècle. Contrairement à d’autres chapiteaux de l’époque, ils ne représentent pas de scènes historiées, mais une suite d’images symboliques illustrant l’affrontement entre le Bien et le Mal, les Vertus et les Vices, ainsi que la dualité entre l’Homme et l’Animal. Ces thèmes, récurrents dans l’art roman de la fin du XIe et du début du XIIe siècle, se retrouvent également dans d’autres édifices de l’Indre, comme à Méobecq, Saint-Genou ou encore Châtillon-sur-Indre.

Malgré tout leur intérêt, ce n’est pas à ces chapiteaux que nous allons nous intéresser, mais à des blocs historiés placés au bas de deux colonnes engagées qui se trouvent dans le mur extérieur de la rotonde.

Les colonnes engagées dans le mur extérieur sont au nombre de onze, et pour deux de ces colonnes (voir plan), la base traditionnelle de la colonne a été remplacée par des blocs historiés de réemploi aux sculptures de facture préromane, provenant certainement d’un autre édifice religieux. Ces blocs ne consolident pas le bas des colonnes, bien au contraire. Il ne s’agit pas non plus d’éléments de décoration. Il est donc évident que le maître d’ouvrage, au moment de la construction, a demandé aux bâtisseurs de placer ces deux blocs, auxquels il attachait semble-t-il un grand intérêt historique et esthétique, sous ces colonnes pour les conserver et les présenter au public.











Ces deux blocs de granite sont de taille presque identique.

– Le premier a 46 cm de longueur (face principale), 35 cm de largeur et de 42 cm de hauteur. Ce premier bloc a la face avant légèrement bombée.

– Le second bloc a la forme d’un parallélépipède de 45 cm de longueur en façade, 36 cm de largeur et 34 cm de hauteur.

Ces deux blocs sont sculptés sur les quatre faces mais l’une n’est plus lisible, car intégrée dans le mur. La sculpture de ces deux blocs est de très belle facture et de haut relief (5 à 6 cm). Sur le second bloc, les scènes historiées sont entourées d’un cordon formant encadrement.

Malheureusement, ces blocs en grès assez friable, n’étant pas protégés et se trouvant à quelques centimètres du sol, ils sont très usés ce qui rend difficile la lecture des scènes représentées 2.

Premier bloc

Le premier bloc se trouve sous la deuxième colonne engagée, à droite en entrant dans la collégiale (voir plan). Ce bloc placé sur une légère base supporte le bas de la colonne. En découvrant ce bloc dans la pénombre, il nous a semblé y voir une reproduction de la Louve romaine allaitant Romulus et Remus ! Cette « fulgurance  » était très osée, mais des recherches dans la littérature nous permettent de penser qu’elle n’était peut-être pas totalement erronée.

Face a : Serpent

Ce premier bloc semble se lire de gauche à droite, la première scène occupant les deux premières faces. Sur la face de gauche un gros serpent représenté avec un seul enroulement occupe toute la surface du bloc. Son corps se termine en haut de la face avant, sa tête sculptée à l’horizontale.

L'homme du Moyen Âge voit le serpent comme un animal rusé, flatteur, sournois et meurtrier. Mais, on lui attribue quelques qualités et dans la Bible, le serpent d'airain combat les serpents maléfiques.

Face b : Lionne allaitant ses petits

Sur ce bloc,nous distinguons assez nettement un animal, la tête à gauche, portant un collier assez marqué. L’animal lève sa patte arrière gauche comme pour dégager sa mamelle et la rendre plus accessible. Il n’y a guère de doute, il s’agit d’un animal allaitant ses petits.

L’animal tient dans sa gueule un objet formé d’un manche assez long, bien travaillé, terminé par un disque rond et épais qu’il ne nous a pas été possible d’identifier.




















Lors de la découverte de ses blocs historiés en octobre 2020, nous avions pensé y voir une louve allaitant ses petits, à la manière de la louve romaine 3.  En approfondissant nos recherches, nous sommes persuadé aujourd’hui qu’il ne s’agit pas d’une louve mais d’une lionne allaitant ses petits.

Dans l’iconographie médiévale occidentale (enluminure, sculpture, bas-relief, vitrail) le motif de la louve allaitante existe presque exclusivement dans le cadre du mythe de Romulus et Rémus ; la louve comme mère naturelle de louveteaux n’est pas un sujet iconographique autonome. Cela tient à plusieurs facteurs :

 le loup est perçu avant tout comme prédateur, figure morale négative, voire démoniaque ;

– l’art médiéval ne cherche pas à illustrer la faune de manière naturaliste, sauf dans un cadre symbolique ou moral.

Néanmoins, cette hypothèse restait vraisemblable car une louve allaitant ses petits était représentée sur un bloc inséré dans le mur de la face nord de la tour-porche de l’abbaye de Saint-Benoît-sur-Loire, datant de la première moitié du XIe siècle. Ces blocs, déposés en 2006 pour les protéger, ont été remplacés par des copies. Lors de leur dépose, ces blocs ont pu être étudiés par Eliane Vergnolle à qui l’on doit d’ailleurs l’étude de nombreux édifices du Bas-Berry 4. Sur l’un de ces reliefs était sculptée une louve allaitant trois petits la tête de l’animal tournée vers l’extérieur, suivant le modèle antique de la louve allaitant Romulus et Remus. Dans cette louve allaitant ses trois petits, Mme Franzé voit l’image idéale de la royauté, bienveillante et nourricière 5, les trois petits représentant les trois ordres de la société médiévale. À proximité, sur un autre bloc, étaient sculptés des lions incarnant, d’après l’auteur, les forces hostiles au pouvoir royal.

À Neuvy-Saint-Sépulchre, il ne s’agit pas de la représentation d’une louve, mais certainement « d’une lionne allaitant ses petits. »


Nous pensons qu’il s’agit d’une lionne et non d’une louve à cause de plusieurs critères :

– la représentation d’une louve allaitant ses petits est quasi inexistante. Celle d’une lionne allaitant ses petits est rare mais bien attestée ;

– une louve est presque toujours agressive (voir louve romaine) ; l’animal représenté est très calme ;

– l’animal représenté porte une crinière, ce qui est clairement un attribut du lion. Les sculpteurs médiévaux accentuent volontairement l’encolure du lion pour signifier sa noblesse et sa force, même lorsqu’il s’agit d’une femelle.

– la queue de l’animal représenté se termine par une houppe, attribut de la lionne ; Le fait que la queue soit longue, terminée par une houppe, et relevée au-dessus des petits, est tout à fait conforme aux conventions médiévales de représentation du lion, mâle ou femelle. La queue ramenée au-dessus des petits : ce détail n’est pas seulement morphologique, il est signifiant : la queue forme une ligne enveloppante, presque un arc au-dessus des lionceaux et elle participe visuellement à l’idée de protection maternelle.

– l’animal représenté a deux petits comme la lionne alors que la louve est représentée avec au moins trois louveteaux. Les louveteaux sont généralement nombreux dans l’imaginaire médiéval (portées abondantes, animal proliférant). Le nombre réduit facilite la lisibilité, et correspond bien à la logique iconographique du lion (descendance choisie, noble).

– la posture d’allaitement avec la patte levée est un indice déterminant. « La mère lève la patte arrière pour permettre à ses petits d'accéder plus facilement à sa mamelle. » Cette posture est exceptionnelle dans la sculpture médiévale, mais quand elle existe :

• elle renvoie clairement à une maternité animale explicite, assumée ;

• elle suppose que l’artiste a voulu rendre lisible l’acte d’allaitement.

Or, comme vu précédemment :

• la louve n’est pratiquement jamais représentée allaitant ses propres petits ;

• la lionne, en revanche, peut l’être, notamment dans un contexte symbolique positif (fécondité, transmission, ordre naturel).

Un chapiteau historié n’est jamais neutre. On y attend :

• soit une leçon morale,

• soit une figure symbolique forte.

Dans ce cadre :

• le loup renvoie presque toujours au danger, au vice, à la prédation ;

• une louve nourricière serait iconographiquement incohérente sans récit précis (et il n’y en a pas, hors Romulus).

À l’inverse, la lionne nourrissant ses petits peut signifier :

– la continuité de l’ordre,

– la protection,

– la royauté naturelle,

– voire une image indirecte de la bonne maternité.

Le serpent sur la face adjacente est la clé de lecture symbolique. L’ensemble forme une allégorie extrêmement cohérente : la protection de l’ordre juste et de la transmission légitime face à la menace du Mal. Le serpent représenterait la présence de forces hostiles au monde chrétien qui s’est substitué au monde romain et doit affronter tous les dangers.

Reste à déterminer l’objet dans la gueule de la lionne ?


L'objet dans la gueule (tige rigide avec disque plat) pourrait alors figurer un insigne impérial ou un attribut de puissance, absent des versions classiques mais cohérent avec un programme sculptural roman symbolique.

L’hypothèse la plus solide : un sceptre ou un bâton de pouvoir

L’objet correspond très bien à ce que l’iconographie romane schématise souvent comme un sceptre, un bâton d’autorité et parfois une hampe symbolique et représenter la règle, l’autorité morale, la discipline. Associé à l’allaitement (nourriture juste), à la protection contre le serpent (le mal), le bâton devient le signe de l’ordre juste transmis aux générations suivantes.


Face c : deux visages et un personnage tenant la charrue ?

La scène représentée sur la face gauche du bloc est aussi très difficile à comprendre, d’autant plus qu’elle se continuait peut-être sur la quatrième face du bloc aujourd’hui prise dans la maçonnerie.















Partie haute du bloc

Tout en haut du bloc, nous distinguons nettement deux têtes sculptées de profil, un homme et une femme. Ils se font face en se touchant par le bout du nez. La scène est sculptée dans une sorte d’ellipse. Les visages des deux personnages sont très simplifiés, presque naïfs, ce qui est caractéristique de l'art roman (XIe - XIIe siècle).

Les personnages semblent s'intégrer dans une forme circulaire ou enserrés par des motifs qui pourraient être des bras, des drapés ou des éléments végétaux stylisés.

Il pourrait s'agir d'une représentation de la Fraternité, d'un couple de saints, ou d'une scène biblique (comme la Visitation ou le Baiser de Judas, bien que l'érosion rende l'identification incertaine).

Partie basse

Au-dessous, le bloc est très dégradé et la lecture encore plus difficile. Sur les photos, en accentuant le contraste, nous pensons distinguer un personnage tendant les bras vers un animal qui s’en va vers la droite. Peut-être s’agissait-il d’une scène de labour.


Second bloc


Face a : La chute d’Adam et Ève

Sur ce second bloc, les images sculptées sur chacune des faces sont indépendantes les une des autres et entourées d’un cordon d’encadrement. Comme le premier bloc, il pourrait s’agir d’un chapiteau de réemploi sculpté sur les quatre faces, l’une étant maintenant cachée par la maçonnerie.


Sur la face principale est sculptée une scène bien connue de l’Ancien Testament, La chute d’Adam et Ève au paradis terrestre 6.

Dieu avait interdit à Adam et Ève de manger les fruits de l’arbre de la Connaissance qui était au milieu du jardin d’Éden. Ève, sur le mauvais conseil du serpent, mangea du fruit défendu et tendit un fruit à Adam qui le mangea.

Dans cette scène que le sculpteur a magistralement réalisée, Adam, à gauche, est représenté en beau jeune homme, le visage calme et serein : il semble écouter attentivement. En face, Ève, jeune femme aux cheveux longs, tient de sa main droite le tronc de l’arbre de la connaissance. Sa main gauche devait tenir la pomme. Au-dessous d’Adam et Ève, le serpent, le tentateur, semble se hisser jusqu’à l’oreille d’Ève pour lui susurrer qu’au contraire, ils peuvent manger du fruit défendu et qu’ainsi ils auront la vie éternelle 7.

Cette sculpture préromane est remarquable et est un véritable chef d’oeuvre


Face b : Jeune chien jouant à la balle et avec sa queue

Sur la face gauche de ce bloc, un jeune chien tient une balle entre son museau et sa queue et semble jouer.











Au Moyen Âge, le chien était un animal très connu, fidèle compagnon du foyer mais aussi du chasseur. On le citait en exemple pour sa fidélité. D’après M. Gérard Guillaume, cette sculpture pourrait être rapprochée de la sculpture d’un chien qui se mord la queue, sculptée sur un chapiteau de la rotonde de Neuvy-Saint-Sépulchre et une sculpture au tympan du narthex de Vézelay où le chien est associé à une sirène et à un acrobate. Ce thème illustrerait, d’après le frère Hugues Delautre, franciscain, les qualificatifs du temps au Moyen Âge : le temps est séducteur comme une sirène, trompeur comme un acrobate et insensé comme un chien qui se mord la queue.


Face c : chat passant

Sur la face de droite de ce second bloc, un chat passant est représenté la tête tournée, nous regardant fixement comme sur les figures héraldiques, alors qu’il lève la patte avant droit. Sa longue queue, passe entre ses pattes et se relève jusqu’à sa tête. En haut, au-dessus de sa croupe, une sorte de flèche qui rappelle la tête d’un serpent. Remarquons que le chat à une tête de grosseur disproportionnée par rapport au reste du corps.












Le chat n’apparaît en Europe qu’au Ve ou VIe siècle. Au départ, son image est très positive. L’animal est rare et rend de grands services dans la lutte contre les rats et les souris. Il ne devient commun qu’aux XIe et XIIe siècles. C’est à cette époque que les clercs commencent à accuser les hérétiques, en particulier les cathares d’adorer les chats noirs. Le chat devient alors le symbole de l’hérésie, d’où sa présence sur les chapiteaux des églises.

À Neuvy-Saint-Sépulchre, c’est l’animal le plus représenté sur les chapiteaux de la rotonde.


***

Nous avons découvert à Neuvy-Saint-Sépulchre, un bel exemple de sculpture préromane, issu d'un contexte religieux médiéval, peut-être un édifice religueux préexistant, à l’emplacement actuel de la rotonde.

Nous espérons que cette brève étude vous donnera l’envie d’aller visiter la collégiale de Neuvy-Saint-Sépulchre, d’admirer sa rotonde avec ses chapiteaux, ses reliques, son trésor… sans oublier ces sculptures sur ces deux blocs de granite. Vous les trouverez tout de suite à droite en entrant dans l’église, près de la porte d’entrée, derrière quelques rangées de chaises.

De toute façon, il s’agit de chefs-d’œuvre que le Berry doit s’enorgueillir de posséder.


Jean Faucheux, janvier 2025


Note : Cette étude reprend en partie, un article paru dans le bulletin de la Société d’Études Historiques du canton de Saint-Gaultier, « A la mémoire des chemins d’antan, N° 10.

Pour la visite, se munir de lampes torches



Notes :


1. Granite clair à deux micas (muscovite et biotite) et riche en minéraux "blancs" (quartz et feldspaths). Simon Bryant, La collégiale Saint-Étienne de Neuvy-Saint-Sépulchre (Indre). Une étude de la rotonde et de la nef.

2. Un nettoyage récent a rendu leur lecture encore plus difficile.

3. Dans le Physiologos, le loup est représenté comme un animal rusé et malfaisant qui fait le mort lorsqu'il rencontre un être humain pour mieux l'attaquer ensuite. On le trouve féroce, vorace, insatiable. Le loup est vraiment le symbole du mal. « Méfiez-vous des faux prophètes, car ils viennent en habit de brebis, mais à l’intérieur, ce sont des loups rapaces ». Il représente aussi tous les dangers que doivent affrontés les disciples du Christ dans leur mission d'évangélisation – les dominicains partant en guerre contre les hérétiques sont représentés comme partant en guerre contre les loups.

4. Eliane Vergnolle, Saint-Benoît-sur-Loire. Église abbatiale : dépose des reliefs sculptés de la face nord de la tour porche dans Bulletin Monumental, tome 165, n°4, année 2007. p. 383-386.

5. Images et société au début du XIe siècle : le décor sculpté de Saint-Benoît-sur-Loire et Saint-Germain-des-Prés, Barbara Franzé, Bulletin du centre d’études médiévales, Auxerre. Pour Mme Franzé ces plaques en bas-relief n’étaient pas en réemploi, mais avaient été conçues pour être insérées dans la façade.

6. Chapitre I, versets 1 à 13 de la Genèse.

7. Dans la plupart des représentations de cette scène, le serpent s’enroule autour de l’arbre de la connaissance.  





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