ÉTUDE DE DEUX BLOCS HISTORIÉS EN RÉEMPLOI
DANS LA ROTONDE DE LA BASILIQUE
DE
NEUVY-
La basilique Saint-
La construction du chevet de la collégiale remonte au début du XIe siècle. Plus d’un siècle plus tard, à partir de 1150, fut construite la nef et plus tard la rotonde qui d’après certains auteurs aurait remplacé un porche préexistant.
La construction de la rotonde s’est déroulée en trois étapes majeures : tout d’abord,
l’édification du mur extérieur, suivie de l’érection des onze piliers intérieurs
qui soutiennent l’étage et enfin des étages qui les surmontent. Les piliers, d’un
diamètre de 0,75 mètre, sont constitués de tambours en leucogranite grossier de couleur
beige 1 couronnés par des chapiteaux en calcaire. Ces derniers s’inspirent des modèles
de l’abbaye de Saint-
Malgré tout leur intérêt, ce n’est pas à ces chapiteaux que nous allons nous intéresser, mais à des blocs historiés placés au bas de deux colonnes engagées qui se trouvent dans le mur extérieur de la rotonde.
Les colonnes engagées dans le mur extérieur sont au nombre de onze, et pour deux
de ces colonnes (voir plan), la base traditionnelle de la colonne a été remplacée
par des blocs historiés de réemploi aux sculptures de facture préromane, provenant
certainement d’un autre édifice religieux. Ces blocs ne consolident pas le bas des
colonnes, bien au contraire. Il ne s’agit pas non plus d’éléments de décoration.
Il est donc évident que le maître d’ouvrage, au moment de la construction, a demandé
aux bâtisseurs de placer ces deux blocs, auxquels il attachait semble-

Ces deux blocs de granite sont de taille presque identique.
– Le premier a 46 cm de longueur (face principale), 35 cm de largeur et de 42 cm de hauteur. Ce premier bloc a la face avant légèrement bombée.
– Le second bloc a la forme d’un parallélépipède de 45 cm de longueur en façade, 36 cm de largeur et 34 cm de hauteur.
Ces deux blocs sont sculptés sur les quatre faces mais l’une n’est plus lisible, car intégrée dans le mur. La sculpture de ces deux blocs est de très belle facture et de haut relief (5 à 6 cm). Sur le second bloc, les scènes historiées sont entourées d’un cordon formant encadrement.
Malheureusement, ces blocs en grès assez friable, n’étant pas protégés et se trouvant à quelques centimètres du sol, ils sont très usés ce qui rend difficile la lecture des scènes représentées 2.
Premier bloc
Le premier bloc se trouve sous la deuxième colonne engagée, à droite en entrant dans
la collégiale (voir plan). Ce bloc placé sur une légère base supporte le bas de la
colonne. En découvrant ce bloc dans la pénombre, il nous a semblé y voir une reproduction
de la Louve romaine allaitant Romulus et Remus ! Cette « fulgurance » était très
osée, mais des recherches dans la littérature nous permettent de penser qu’elle n’était
peut-
Face a : Serpent
Ce premier bloc semble se lire de gauche à droite, la première scène occupant les deux premières faces. Sur la face de gauche un gros serpent représenté avec un seul enroulement occupe toute la surface du bloc. Son corps se termine en haut de la face avant, sa tête sculptée à l’horizontale.
L'homme du Moyen Âge voit le serpent comme un animal rusé, flatteur, sournois et meurtrier. Mais, on lui attribue quelques qualités et dans la Bible, le serpent d'airain combat les serpents maléfiques.
Face b : Lionne allaitant ses petits
Sur ce bloc,nous distinguons assez nettement un animal, la tête à gauche, portant un collier assez marqué. L’animal lève sa patte arrière gauche comme pour dégager sa mamelle et la rendre plus accessible. Il n’y a guère de doute, il s’agit d’un animal allaitant ses petits.
L’animal tient dans sa gueule un objet formé d’un manche assez long, bien travaillé, terminé par un disque rond et épais qu’il ne nous a pas été possible d’identifier.
Lors de la découverte de ses blocs historiés en octobre 2020, nous avions pensé y voir une louve allaitant ses petits, à la manière de la louve romaine 3. En approfondissant nos recherches, nous sommes persuadé aujourd’hui qu’il ne s’agit pas d’une louve mais d’une lionne allaitant ses petits.
Dans l’iconographie médiévale occidentale (enluminure, sculpture, bas-
– le loup est perçu avant tout comme prédateur, figure morale négative, voire démoniaque ;
– l’art médiéval ne cherche pas à illustrer la faune de manière naturaliste, sauf dans un cadre symbolique ou moral.
Néanmoins, cette hypothèse restait vraisemblable car une louve allaitant ses petits
était représentée sur un bloc inséré dans le mur de la face nord de la tour-
liane Vergnolle à qui l’on doit
d’ailleurs l’étude de nombreux édifices du Bas-
À Neuvy-
Nous pensons qu’il s’agit d’une lionne et non d’une louve à cause de plusieurs critères :
– la représentation d’une louve allaitant ses petits est quasi inexistante. Celle d’une lionne allaitant ses petits est rare mais bien attestée ;
– une louve est presque toujours agressive (voir louve romaine) ; l’animal représenté est très calme ;
– l’animal représenté porte une crinière, ce qui est clairement un attribut du lion. Les sculpteurs médiévaux accentuent volontairement l’encolure du lion pour signifier sa noblesse et sa force, même lorsqu’il s’agit d’une femelle.
– la queue de l’animal représenté se termine par une houppe, attribut de la lionne
; Le fait que la queue soit longue, terminée par une houppe, et relevée au-
– l’animal représenté a deux petits comme la lionne alors que la louve est représentée avec au moins trois louveteaux. Les louveteaux sont généralement nombreux dans l’imaginaire médiéval (portées abondantes, animal proliférant). Le nombre réduit facilite la lisibilité, et correspond bien à la logique iconographique du lion (descendance choisie, noble).
– la posture d’allaitement avec la patte levée est un indice déterminant. « La mère lève la patte arrière pour permettre à ses petits d'accéder plus facilement à sa mamelle. » Cette posture est exceptionnelle dans la sculpture médiévale, mais quand elle existe :
• elle renvoie clairement à une maternité animale explicite, assumée ;
• elle suppose que l’artiste a voulu rendre lisible l’acte d’allaitement.
Or, comme vu précédemment :
• la louve n’est pratiquement jamais représentée allaitant ses propres petits ;
• la lionne, en revanche, peut l’être, notamment dans un contexte symbolique positif (fécondité, transmission, ordre naturel).
Un chapiteau historié n’est jamais neutre. On y attend :
• soit une leçon morale,
• soit une figure symbolique forte.
Dans ce cadre :
• le loup renvoie presque toujours au danger, au vice, à la prédation ;
• une louve nourricière serait iconographiquement incohérente sans récit précis (et il n’y en a pas, hors Romulus).
À l’inverse, la lionne nourrissant ses petits peut signifier :
– la continuité de l’ordre,
– la protection,
– la royauté naturelle,
– voire une image indirecte de la bonne maternité.
Le serpent sur la face adjacente est la clé de lecture symbolique. L’ensemble forme une allégorie extrêmement cohérente : la protection de l’ordre juste et de la transmission légitime face à la menace du Mal. Le serpent représenterait la présence de forces hostiles au monde chrétien qui s’est substitué au monde romain et doit affronter tous les dangers.
Reste à déterminer l’objet dans la gueule de la lionne ?
L'objet dans la gueule (tige rigide avec disque plat) pourrait alors figurer un insigne impérial ou un attribut de puissance, absent des versions classiques mais cohérent avec un programme sculptural roman symbolique.
L’hypothèse la plus solide : un sceptre ou un bâton de pouvoir
L’objet correspond très bien à ce que l’iconographie romane schématise souvent comme un sceptre, un bâton d’autorité et parfois une hampe symbolique et représenter la règle, l’autorité morale, la discipline. Associé à l’allaitement (nourriture juste), à la protection contre le serpent (le mal), le bâton devient le signe de l’ordre juste transmis aux générations suivantes.
Face c : deux visages et un personnage tenant la charrue ?
La scène représentée sur la face gauche du bloc est aussi très difficile à comprendre,
d’autant plus qu’elle se continuait peut-

Partie haute du bloc
Tout en haut du bloc, nous distinguons nettement deux têtes sculptées de profil,
un homme et une femme. Ils se font face en se touchant par le bout du nez. La scène
est sculptée dans une sorte d’ellipse. Les visages des deux personnages sont très
simplifiés, presque naïfs, ce qui est caractéristique de l'art roman (XIe -
Les personnages semblent s'intégrer dans une forme circulaire ou enserrés par des motifs qui pourraient être des bras, des drapés ou des éléments végétaux stylisés.
Il pourrait s'agir d'une représentation de la Fraternité, d'un couple de saints, ou d'une scène biblique (comme la Visitation ou le Baiser de Judas, bien que l'érosion rende l'identification incertaine).
Partie basse
Au-
Second bloc
Face a : La chute d’Adam et Ève
Sur ce second bloc, les images sculptées sur chacune des faces sont indépendantes les une des autres et entourées d’un cordon d’encadrement. Comme le premier bloc, il pourrait s’agir d’un chapiteau de réemploi sculpté sur les quatre faces, l’une étant maintenant cachée par la maçonnerie.

Sur la face principale est sculptée une scène bien connue de l’Ancien Testament, La chute d’Adam et Ève au paradis terrestre 6.
Dieu avait interdit à Adam et Ève de manger les fruits de l’arbre de la Connaissance qui était au milieu du jardin d’Éden. Ève, sur le mauvais conseil du serpent, mangea du fruit défendu et tendit un fruit à Adam qui le mangea.
Dans cette scène que le sculpteur a magistralement réalisée, Adam, à gauche, est
représenté en beau jeune homme, le visage calme et serein : il semble écouter attentivement.
En face, Ève, jeune femme aux cheveux longs, tient de sa main droite le tronc de
l’arbre de la connaissance. Sa main gauche devait tenir la pomme. Au-
Cette sculpture préromane est remarquable et est un véritable chef d’oeuvre
Face b : Jeune chien jouant à la balle et avec sa queue
Sur la face gauche de ce bloc, un jeune chien tient une balle entre son museau et sa queue et semble jouer.

Au Moyen Âge, le chien était un animal très connu, fidèle compagnon du foyer mais
aussi du chasseur. On le citait en exemple pour sa fidélité. D’après M. Gérard Guillaume,
cette sculpture pourrait être rapprochée de la sculpture d’un chien qui se mord la
queue, sculptée sur un chapiteau de la rotonde de Neuvy-
Face c : chat passant
Sur la face de droite de ce second bloc, un chat passant est représenté la tête tournée,
nous regardant fixement comme sur les figures héraldiques, alors qu’il lève la patte
avant droit. Sa longue queue, passe entre ses pattes et se relève jusqu’à sa tête.
En haut, au-

Le chat n’apparaît en Europe qu’au Ve ou VIe siècle. Au départ, son image est très positive. L’animal est rare et rend de grands services dans la lutte contre les rats et les souris. Il ne devient commun qu’aux XIe et XIIe siècles. C’est à cette époque que les clercs commencent à accuser les hérétiques, en particulier les cathares d’adorer les chats noirs. Le chat devient alors le symbole de l’hérésie, d’où sa présence sur les chapiteaux des églises.
À Neuvy-
***
Nous avons découvert à Neuvy-
Nous espérons que cette brève étude vous donnera l’envie d’aller visiter la collégiale
de Neuvy-
De toute façon, il s’agit de chefs-
Jean Faucheux, janvier 2025
Note : Cette étude reprend en partie, un article paru dans le bulletin de la Société
d’Études Historiques du canton de Saint-
Pour la visite, se munir de lampes torches
Notes :
1. Granite clair à deux micas (muscovite et biotite) et riche en minéraux "blancs"
(quartz et feldspaths). Simon Bryant, La collégiale Saint-
2. Un nettoyage récent a rendu leur lecture encore plus difficile.
3. Dans le Physiologos, le loup est représenté comme un animal rusé et malfaisant
qui fait le mort lorsqu'il rencontre un être humain pour mieux l'attaquer ensuite.
On le trouve féroce, vorace, insatiable. Le loup est vraiment le symbole du mal.
« Méfiez-
4. Eliane Vergnolle, Saint-
5. Images et société au début du XIe siècle : le décor sculpté de Saint-
6. Chapitre I, versets 1 à 13 de la Genèse.
7. Dans la plupart des représentations de cette scène, le serpent s’enroule autour de l’arbre de la connaissance.
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