Les élèves eux-mêmes témoignaient à leur maître un respect empreint d'admiration pour sa compétence et l'étendue de son savoir. Jamais il ne se départait de son sourire accueillant et bienveillant, qui contribuait à créer autour de lui un climat de confiance et d'estime réciproque. Devenus, pour la plupart, exploitants agricoles, ses anciens élèves lui ont conservé un souvenir profondément affectueux, comme en témoigne la fidélité de l'amitié que beaucoup d'entre eux lui portèrent tout au long de leur vie.

Le Frère Jean aimait passionnément son métier, même lorsque celui-ci se révélait particulièrement exigeant et harassant. Aux lourdes responsabilités pédagogiques s'ajoutaient en effet de nombreuses tâches administratives. Il faut reconnaître que « les papiers » l'attiraient moins que la taille des arbres, la sélection des semences ou l'étude des sols. C'est dans le contact avec les élèves, l'observation du monde rural et la transmission des savoirs qu'il trouvait sa véritable vocation.

Tout au long de sa vie, quels que fussent les postes occupés et les responsabilités exercées, il sut demeurer un confrère affable et enjoué, dont la chaleur de l'accueil allait toujours de pair avec une disponibilité sans faille. Cette simplicité, jointe à une conscience professionnelle exceptionnelle et à un profond sens du service, expliquait l'estime unanime dont il jouissait auprès de ses élèves, de ses confrères et de tous ceux qui eurent la chance de le connaître.

La retraite

À la fin de l'année scolaire 1977-1978, à l'âge de soixante-quatre ans, le Frère Jean quitte l'enseignement en classe, laissant derrière lui une somme impressionnante de notes de cours, de cahiers et de travaux pédagogiques. Il n'abandonne cependant pas toute activité. Il continue à assurer la correction de cours agricoles par correspondance pour une trentaine d'élèves, dans sept matières différentes. Chaque devoir est corrigé avec le même soin méticuleux et la même exigence que lorsqu'il enseignait en classe.

À cette tâche viennent bientôt s'ajouter des cours par correspondance destinés à des personnes handicapées dans le cadre de l'association AUXILIA. Par ailleurs, il apporte une aide appréciée à l'école Sainte-Anne de Bain-de-Bretagne, où il est alors nommé.

En mars 1979, la Congrégation lui offre la possibilité de participer au Second Noviciat, qui s'achève par un pèlerinage en Terre Sainte. Cette expérience est pour lui une source de grande joie. Beaucoup de parents et d'amis se souviennent encore des récits enthousiastes qu'il en faisait à son retour, car cet homme habituellement réservé savait se montrer particulièrement communicatif lorsqu'un événement touchait profondément sa foi et sa sensibilité.

En septembre 1980, il est appelé à diriger la maison provinciale de Rennes tout en secondant le Frère économe provincial. Cette nouvelle responsabilité ne correspond pas spontanément à ses goûts, davantage tournés vers l'enseignement et le contact direct avec les jeunes. Toutefois, tous soulignent la qualité de son accueil, sa grande bienveillance et l'attention constante qu'il porte aux personnes.

C'est au cours de ces années que sa santé commence à se détériorer. Les premiers signes de la maladie apparaissent dès 1979 et s'accentuent progressivement. En septembre 1982, il est nommé à la clinique Saint-Martin de Josselin. Libéré des responsabilités administratives, il y retrouve une existence plus paisible et connaît de véritables moments de fraternité. Fidèle à lui-même, il cherche encore à se rendre utile selon ses forces, se faisant tour à tour jardinier, bûcheron ou artisan, toujours heureux de servir.

Les années qui suivent sont marquées par une épreuve particulièrement douloureuse, qu'il affronte dans un grand silence et avec une remarquable dignité. Peu à peu privé de la parole, le Frère Jean continue pourtant de communiquer à l'aide de courts billets écrits d'une main ferme et appliquée. Ces quelques mots, tracés malgré la souffrance, témoignent de sa volonté, de son courage et de sa patience.

Entouré avec sollicitude par ses confrères et ceux qui veillent sur lui, il traverse cette ultime période dans une profonde intériorité. Le 29 décembre 1986, en début d'après-midi, il s'éteint paisiblement à la clinique Saint-Martin de Josselin, entouré de plusieurs confrères, parmi lesquels le supérieur de la communauté.

***

J’ai toujours regretté de ne pas avoir repris contact avec lui au moment de sa retraite et de ne pas lui avoir exprimé toute la reconnaissance que je lui portais pour son dévouement, son enseignement et le goût de ce métier d’agriculteur qu’il avait su transmettre à toute une génération de jeunes paysans du pays de Vitré.

J’espère que cette modeste notice contribuera, à sa manière, à réparer quelque peu cette négligence et à témoigner de ma gratitude. Puissse-t-elle aussi aider à perpétuer la mémoire d’un homme remarquable, discret et humble, mais profondément investi dans sa mission d’éducateur et de formateur au service du monde agricole.

Pour tous ceux qui l’ont connu, le Frère Jean Tillon, que nous appelions alors le Frère Léon, demeure le souvenir d’un maître exigeant et bienveillant, d’un éducateur passionné et d’un homme de foi dont l’exemple continue, bien des années après sa disparition, à inspirer le respect et la reconnaissance.

Sources :

– Souvenirs personnels de l’auteur ;

– Frère Gérard Leduc, Notice nécrologique du Frère Jean Tillon, texte lu lors des obsèques du 31 décembre 1986.

1 . Les frères des Écoles Chrétiennes (fec), ou Lasalliens, sont une congrégation religieuse enseignante fondée à Reims en 1680, par Jean-Baptiste de la Salle, pour l’éducation chrétienne des garçons, en priorité issus des milieux populaires urbains et artisanaux

2 . Maison de formation ouverte à Saint‑Hélier après les grandes lois anticléricales françaises du début du XXe siècle, quand de nombreuses congrégations d’enseignants se replient au Royaume‑Uni, en Belgique ou en Espagne.

3 . Période qui précède le noviciat dans une communauté religieuse.








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Frère Jean Tillon dit Frère Léon

             École d’Agriculture d’Hiver Sainte-Marie de Vitré (1957-1958)

          Pour identifier les professeurs et les élèves, cliquer sur les photos de groupe  (lien vers CGE35)

École d’Agriculture d’Hiver Sainte-Marie de Vitré (1958-1959)


NOTICE SUR LE FRÈRE JEAN TILLON, DIT LE FRÈRE LÉON

ANCIEN DIRECTEUR DE L’ÉCOLE D’AGRICULTURE D’HIVER

DE

SAINTE-MARIE DE VITRÉ

                                                                                 

 Jean Faucheux

J’ai eu le bonheur, comme beaucoup de fils d’agriculteurs d’Ille-et-Vilaine, de suivre, durant deux hivers, ceux de 1957-1958 et de 1958-1959, les cours de l’École d’agriculture d’hiver de Sainte-Marie de Vitré.

J’ai toujours gardé du Frère Léon, responsable de l’enseignement, un excellent souvenir, admirant son savoir, sa patience, son dévouement et son immense capacité de travail. Il assurait presque seul les cours d’une classe d’une quarantaine d’élèves répartis en deux niveaux. À cette tâche s’ajoutaient la surveillance du repas de midi ainsi que celle du grand dortoir qui accueillait pas moins de quatre-vingt élèves.

Sa lampe ne s’éteignait que fort tard le soir, car il consacrait une partie de ses nuits à la préparation de ses cours et aux innombrables corrections des devoirs de ses élèves. Elle se rallumait sans doute très tôt le matin, mais nous étions jeunes et dormions trop profondément pour nous en apercevoir.


Je regrettais de ne rien connaître de la vie du Frère Léon. Ayant quitté la Bretagne en 1960, j'ignorais totalement ce qu'il était devenu. Depuis cette époque, je ne l'avais revu qu'une seule fois, en 1977, lors des obsèques de mon père ; malheureusement, ce jour-là, je n'avais pas eu l'occasion de m'entretenir avec lui.

Ne connaissant pas son nom de famille, je ne parvenais pas à effectuer des recherches. J'ai donc pris contact avec les Frères de l'Instruction chrétienne de Ploërmel et, après de longs mois d'attente, j'ai eu le bonheur de recevoir de la part du Frère Louis Balanant, archiviste de la congrégation, une notice biographique rédigée à l'occasion de ses obsèques.

Le Frère que nous avions connu sous le nom de Frère Léon était connu dans sa communauté sous le nom de Frère Jean Tillon. Né à Mordelles le 23 septembre 1913, il appartenait à une famille chrétienne où la bonté maternelle venait tempérer la rigueur paternelle. Pourquoi se faisait-il appeler Frère Léon à Vitré ? Je n'ai pas trouvé la réponse à cette question.

Ses parents tenaient une boucherie, commerce dans lequel le travail consciencieux et efficace constituait une valeur essentielle. Malgré les difficultés de la guerre, Jean et son frère eurent la chance de grandir auprès de leurs parents dans une aisance modeste, mais suffisante. Cette stabilité familiale l'aida sans doute à traverser les épreuves, notamment la poliomyélite dont il souffrit durant son enfance. La maladie marqua douloureusement ses premières années d'écolier et lui laissa, pour le reste de sa vie, une légère claudication.

À partir de 1919, l'éducation des enfants Tillon se poursuit à l'école chrétienne de Mordelles. Le jeune Jean bénéficie alors de la compétence, du savoir-faire pédagogique et de l'esprit apostolique des Frères de l'école du Sacré-Cœur, en particulier des Frères Loury et Trébon. Il découvre également la bienveillance du clergé mordellais, son dévouement et son souci constant de collaboration avec l'école.

À l'âge de douze ans, il rejoint son frère ainsi que plusieurs camarades au pensionnat Saint-Étienne, communément appelé « le Manège ». Il en sort en 1929, muni du brevet élémentaire. Élève studieux et discret, parfois en manque de confiance, il révèle de réelles aptitudes pour le travail intellectuel.

Toutefois, la maison familiale réclamant des bras, Jean travaille pendant six ans dans la boucherie de ses parents, jusqu'au décès de sa mère. Il est alors âgé de vingt-deux ans. C'est à ce moment qu'il entame sa carrière d'enseignant comme instituteur libre dans une classe de CM2 à Maure-de-Bretagne, sous la direction du Frère Victor Trébon, son ancien maître.

C'est à Maure-de-Bretagne que le jeune instituteur décide d'embrasser la vie religieuse. Il entre au noviciat des Frères de l'Instruction chrétienne à Jersey le 24 août 1936, après un très bref postulat. Plus âgé de six ou sept ans que la plupart de ses condisciples, ce novice édifie ses confrères par son exemple. Sa compagnie est recherchée ; les relations sont simples et cordiales, la conversation vive et animée, au point que l'on en oublie presque la nostalgie du pays, que l'on ne reverra pas pendant deux années.

À la fin de son noviciat, après un court passage à l'école Saint-François-Xavier de Paris, il rejoint l'école Notre-Dame de Rennes. Pendant onze ans, il se donne sans compter à ses élèves, d'abord en CM2, puis dans les classes de cinquième et de quatrième.

Les séquelles de la poliomyélite lui épargnent la mobilisation durant la Seconde Guerre mondiale, sans pour autant freiner son dévouement ni son ingéniosité pendant les années difficiles de l'Occupation. Travailleur infatigable, constamment soucieux de rendre le meilleur service possible à la jeunesse de son pays, il trouve encore le temps de préparer plusieurs examens. Il obtient avec succès le baccalauréat de philosophie en 1940, puis celui de mathématiques élémentaires en 1942, auquel il ajoute, la même année, un certificat de mathématiques générales.

Dans un pays laissé exsangue par une guerre longue et meurtrière, chacun s'emploie courageusement à reconstruire. Les urgences sont nombreuses. Le retour de plusieurs Frères prisonniers permet de restructurer les œuvres scolaires de la province, malgré des santés parfois gravement éprouvées.

Les besoins en formation professionnelle sont alors considérables et retiennent l'attention de la direction diocésaine de l'enseignement catholique. Sous l'impulsion du chanoine Brassier, le monde agricole se mobilise afin de proposer aux jeunes agriculteurs du département une formation adaptée à leurs besoins.

Le Frère Gabriel Potier, visiteur du district, demande au Frère Drageon, directeur de l'école Sainte-Marie de Vitré, d'accueillir ces jeunes paysans pour les cours du jeudi, assurés par un prêtre du pays lorsqu'il est disponible ou, à défaut, par les Frères. Il demande également au Frère Jean Tillon de préparer le Certificat d'aptitude à l'enseignement agricole (CAEA). Le Frère Jean connaît déjà quelque peu le monde rural, qu'il a côtoyé autrefois dans l'exercice du métier de boucher, même si plus de dix années se sont écoulées depuis lors. Il réussit l'examen en 1948.

Nommé à l'école Sainte-Marie de Vitré en 1949, le Frère Jean entame alors une nouvelle étape de sa mission.

Pendant vingt-neuf ans, il se donnera corps et âme au service de l'enseignement agricole : seize années à Vitré (1949-1965), deux années à Gacé, une année à Derval et dix années à Étrelles (1968-1978).

Le frère Jean Tillon dit Frère Léon à Vitré

En 1949, le Frère Jean Tillon devient ainsi le fondateur du cours agricole de Sainte-Marie de Vitré, qui prendra plus tard le nom d'École d'agriculture d'hiver de Sainte-Marie de Vitré. En 1968, cette école sera transférée à Étrelles et donnera naissance au lycée Alexis-Méhaignerie.

Tout commence avec l'acquisition de l'ancienne usine de fourrures attenante au pensionnat Sainte-Marie, laissée à l'abandon depuis 1943 par M. James. Le Frère Jean entreprend alors la transformation de ce bâtiment en salles de classe et en dortoirs destinés à accueillir les futurs élèves.

Il lui faut ensuite développer l'enseignement agricole et faire connaître le nouvel établissement aux familles du département. Les réticences sont nombreuses. Beaucoup d'exploitations agricoles vivent modestement et ont besoin de tous les bras disponibles pour les travaux des champs. Les cours du soir ou du jeudi, déjà obligatoires, ne suffisent-ils pas, pensent de nombreux parents, à former de futurs agriculteurs ? À quoi bon entreprendre des études pour un métier dont les savoirs se transmettent de père en fils depuis des générations ?

Afin de lever ces réticences, les Frères réorganisent l'année scolaire et concentrent l'enseignement sur les six mois d'hiver, de novembre à Pâques. Les élèves rejoignent ainsi l'école après les semailles d'automne et retrouvent la ferme avant les grands travaux du printemps. Répartie sur deux hivers après le certificat d'études primaires, cette formule rend leur absence plus acceptable aux yeux des familles.

Le Frère Jean Tillon prend alors contact avec les curés de tout le département et leur demande de lui signaler les familles dont un fils de quatorze ans quitte l'école et pourrait être intéressé par une formation agricole théorique dispensée durant les mois d'hiver.

Mais il ne suffit pas d'informer ; il faut convaincre. Le Frère Jean comprend rapidement qu'une simple circulaire ne suffira pas. Aussi consacre-t-il une grande partie de ses vacances d'été au recrutement des élèves. Bientôt, les routes et les chemins du pays de Vitré n'ont plus de secrets pour lui. Combien de kilomètres n'a-t-il pas parcourus, d'abord à bicyclette, puis en mobylette, pour rencontrer les familles, expliquer son projet et les persuader de l'intérêt de cette formation nouvelle !

Son enseignement se veut proche des réalités vécues par ses élèves. Professeur compétent, exigeant envers lui-même et jamais satisfait de ses acquis, il remet sans cesse ses méthodes en question. Il sait associer les indispensables connaissances théoriques aux réalités concrètes du monde agricole. Pour enrichir la formation, il fait régulièrement appel à des intervenants extérieurs dont les interventions sont toujours très appréciées.

Chaque semaine, celui que nous connaissions sous le nom de Frère Léon tenait également à faire découvrir à ses élèves les réalisations les plus modernes de leur époque. Il organisait ainsi la visite d'une exploitation agricole performante, d'une coopérative ou d'une entreprise industrielle du pays de Vitré. Ces sorties constituaient un précieux complément à l'enseignement reçu en classe et ouvraient les jeunes agriculteurs aux évolutions techniques qui transformaient alors profondément l'agriculture française.

Mais le Frère Jean était surtout un professeur toujours disponible, aussi présent après les cours que lors des sorties et des visites d'étude. On n'hésitait pas à le consulter. Il n'était pas rare qu'un père de famille, embarrassé par une décision à prendre, dise à son fils : « Demande donc au Frère Jean ce qu'il en pense. »

Tous admiraient cet homme au jugement sûr, au cœur droit et au dévouement sans limites. Toujours discret, toujours bienveillant, il demeurait en toutes circonstances d'une remarquable égalité d'humeur.

Son enseignement était préparé avec un soin extrême, avec une minutie qui pouvait parfois surprendre. Soucieux de ne rien laisser au hasard et de rendre ses explications accessibles à tous, il utilisait abondamment polycopiés, schémas, craie et tableau noir. Chaque leçon faisait l'objet d'une préparation rigoureuse où aucun détail n'était négligé.


« Il lui fallait bien un hectare de tableau par semaine », disait avec humour un jeune confrère admiratif devant l'extraordinaire capacité de travail et la conscience professionnelle de son aîné. Cette remarque résume assez bien ce qui frappait tous ceux qui l'ont connu : une volonté constante de donner le meilleur de lui-même au service de ses élèves.

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