NOTICE SUR LE FRÈRE JEAN TILLON, DIT LE FRÈRE LÉON
ANCIEN DIRECTEUR DE L’ÉCOLE D’AGRICULTURE D’HIVER
DE
SAINTE-MARIE DE VITRÉ
Jean Faucheux
J’ai eu le bonheur, comme beaucoup de fils d’agriculteurs d’Ille-et-Vilaine, de suivre pendant deux hivers, 1957-1958 et 1958-1959, les cours de l’École d’Agriculture d’hiver de Sainte-Marie de Vitré.
J’ai toujours gardé du Frère Léon, responsable de l’enseignement, un excellent souvenir, admirant son savoir, sa patience, son dévouement et son immense capacité de travail. Il assurait (presque) seul les cours pour une classe d’une quarantaine d’élèves à deux niveaux, auxquels s’ajoutait la surveillance du repas de midi et toute la nuit, la surveillance du grand dortoir qui ne comptait pas moins de quatre-vingts élèves. Sa lampe ne s’éteignait que fort tard le soir, car il consacrait une partie de sa nuit à la préparation de ses cours et aux innombrables corrections des devoirs des élèves. Sa lampe s’allumait certainement très tôt le matin, mais nous étions jeunes et nous dormions trop lourdement pour nous en apercevoir.
Je regrettai de ne rien connaître du Frère Léon ; ayant quitté la Bretagne en 1960,
je ne savais pas du tout ce qu’il était devenu. Depuis cette époque, je ne l’avais
revu qu’une seule fois, en 1977, aux obsèques de mon père ; malheureusement ce jour-là,
je n’avais pas pu lui parler. Ne connaissant pas son nom de famille, je n’arrivais
pas à effectuer de recherches. J’ai donc contacté les Frères de l’Instruction Chrétienne
de Ploërmel et après de longs mois d’attente, j’ai eu le bonheur de recevoir de la
part de Frère Louis Balanant, archiviste, une notice biographique qui avait servi
à lui rendre un dernier hommage le jour de ses obsèques.
Le Frère que nous avions connu sous le nom de Frère Léon était connu dans sa communauté comme le Frère Jean Tillon, né à Mordelles le 23 septembre 1913. Pourquoi se faisait-il appeler frère Léon à Vitré ? Je n’ai pas de réponse.
Le Frère Jean Tillon est né à Mordelles le 23 septembre 1913, au sein d’une famille chrétienne où la bonté maternelle venait tempérer la rigueur paternelle. Ses parents tenaient une boucherie, commerce dans lequel le travail consciencieux et efficace constituait une valeur essentielle. Malgré la guerre, Jean et son frère eurent la grâce de grandir auprès de leur père et de leur mère, dans une aisance modeste mais suffisante. Cette stabilité familiale l’aidera sans doute à traverser les épreuves, notamment la poliomyélite dont il souffrira et qui marquera douloureusement ses premières années d’écolier et lui laissera toute sa vie, une légère claudication.
L’éducation des enfants Timmon se poursuit, à partir de 1919, à l’école chrétienne de Mordelles. Le jeune Jean bénéficie alors de la compétence, du savoir-faire pédagogique et de l’esprit apostolique des Frères de l’école du Sacré-Cœur, en particulier des Frères Loury et Trébon. Il découvre également la délicatesse du clergé mordellais, son dévouement et son souci constant de collaboration avec l’école.
À l’âge de douze ans, il rejoint son frère et plusieurs camarades au pensionnat Saint-Étienne, communément appelé « le Manège ». Il en sort en 1929, muni du Brevet élémentaire. Élève studieux et discret, parfois en manque de confiance, il manifeste de réelles aptitudes pour le travail intellectuel. Toutefois, la maison familiale réclamant des bras, Jean travaille pendant six ans à la boucherie, jusqu’au décès de sa mère. Il a alors vingt-deux ans. C’est à ce moment qu’il entame sa longue carrière d’enseignant, comme instituteur libre dans une classe de CM2 à Maure-de-Bretagne, sous la direction du Frère Victor Trébon, son ancien maître.
C’est à Maure-de-Bretagne que le jeune instituteur décide d’embrasser la vie religieuse et qu’il entre au noviciat des Frères des Écoles chrétiennes à Jersey le 24 août 1936, après un très bref postulat . Plus âgé de six à sept ans que la plupart de ses condisciples, ce novice fait l’édification de ses confrères. Sa compagnie est recherchée : les relations sont simples et cordiales, la conversation vive et animée, au point que l’on en oublie presque la nostalgie du pays, que l’on ne reverra pas pendant deux années.
A la fin de son noviciat, après un court passage à l’école Saint-François-Xavier de Paris, il rejoint l’école Notre-Dame de Rennes. Pendant onze ans, il se donne sans compter à ses élèves, d’abord en CM2, puis en classes de 5ᵉ et de 4ᵉ.
Les séquelles de la poliomyélite lui épargnent la mobilisation durant la guerre de 1939-1945, sans pour autant freiner son dévouement ni son ingéniosité durant la difficile période de l’Occupation allemande. Travailleur infatigable, constamment soucieux de rendre le meilleur service possible à la jeunesse de son pays, il trouve encore le temps de préparer des examens. Il obtient avec succès le baccalauréat de philosophie en 1940, puis celui de mathématiques élémentaires en 1942, auquel il ajoute, la même année, un certificat de mathématiques générales.
Dans un pays laissé exsangue par une guerre longue et meurtrière, chacun s’emploie courageusement à rebâtir le pays. Il faut faire face à toutes les urgences. Le retour de plusieurs Frères prisonniers permet de restructurer les œuvres scolaires de la province, malgré des santés parfois gravement éprouvées.
Les besoins en formation professionnelle sont alors considérables et retiennent l’attention de la Direction diocésaine de l’Enseignement catholique. Sous l’impulsion du chanoine Brassier, le monde agricole se mobilise pour proposer une formation adaptée aux jeunes agriculteurs du département.
Le Frère Gabriel Potier, visiteur du district, demande au Frère Drageon, directeur de l’école Sainte-Marie de Vitré, d’accueillir ces jeunes paysans pour les cours du jeudi, assurés par un prêtre du pays lorsqu’il est disponible, ou, à défaut, par les Frères. Il demande également au Frère Jean Tillon de se préparer au Certificat d’Aptitude à l’Enseignement Agricole (CAEA). Le Frère Jean connaît déjà quelque peu le milieu agricole, fréquenté autrefois dans son travail de boucher, même si plus de dix années se sont écoulées depuis lors. Il réussit l’examen en 1948.
Avec sa nomination, en 1949, il rejoint l’École Sainte-Marie de Vitré ; le Frère Jean entame une nouvelle étape de sa mission.
Pendant vingt-neuf ans, il se donnera corps et âme au service de l’agriculture : seize années à Vitré (1949-1965), deux ans à Gacé, un an à Derval et dix ans à Étrelles (1968-1978).
Le frère Jean Tillon dit Frère Léon à Vitré
En 1949, il est donc le fondateur du cours agricole de Sainte-Marie à Vitré qui sera connu plus tard sous le nom d’École d’Agriculture d’hiver de Sainte-Marie de Vitré et qui, en 1968, sera transféré à Étrelles et deviendra le lycée Alexis-Méhaignerie.
Tout commence avec l’achat de l’ancienne usine de fourrures jouxtant le pensionnat Sainte-Marie, abandonnée par M. James depuis 1943. Le Frère Jean fait transformer ce bâtiment en salles de classe et en dortoirs.
Il faut ensuite développer l’enseignement agricole et faire connaître l’établissement aux familles de la région. Mais les réticences sont nombreuses. Beaucoup de familles sont pauvres et ont besoin de bras pour le travail des champs. Les cours du soir ou du jeudi qui sont obligatoires ne suffisent-ils pas, disent beaucoup de famille, pour former de futurs paysans ? À quoi bon, se demande-t-on, d’entreprendre des études pour un métier de paysan dont le savoir se transmet de père en fils depuis tant de générations ?
Pour faciliter l’accord des familles rurales, les Frères des Écoles chrétiennes réorganisent l’année scolaire et concentrent l’enseignement sur les six mois d’hiver, de novembre à Pâques. Les élèves rejoignent ainsi l’école après les semailles et rentrent à la ferme avant les grands travaux printaniers. Cette organisation, étalée sur deux hivers après le certificat d’études primaires élémentaires, rend leur absence plus acceptable.
Le frère Jean Tillon se met alors en relation avec tous les curés du département et leur demande de lui signaler les familles dont un garçon de 14 ans quitte l’école et qui serait susceptible d’être intéressé par une formation agricole théorique sur deux ans pendant les six mois d’hiver.
Il faut convaincre les familles. Le Frère sait qu’une simple circulaire ne suffira pas à convaincre les familles et il décide, durant chaque vacance d’été, de consacrer son temps au recrutement. Bientôt, les routes et les chemins de tout l’arrondissement n’ont-ils plus de secret pour le Frère Jean. Combien de kilomètres, d’abord à bicyclette, puis en mobylette, n’a-t-il pas parcouru !
Son enseignement se veut proche de son auditoire. Professeur compétent, jamais satisfait de son propre travail, il se remet sans cesse en cause. Il sait allier les indispensables notions théoriques aux réalités concrètes de la vie agricole. Pour compléter il fait appel régulièrement à des enseignants extérieurs toujours très appréciés. Chaque semaine, celui qui était pour nous le Frère Léon tenait à conduire tous ses élèves visiter une usine ou une exploitation agricole moderne du pays de Vitré.
Pour identifier les professeurs et les élèves, cliquer sur les photos de groupe
Mais il est surtout ce professeur disponible, présent après la classe comme lors des sorties. On n’hésite pas à le consulter : il n’était pas rare qu’un père de famille, embarrassé par une décision, dise à son fils : « Demande donc au Frère Jean ce qu’il en pense. » Tous admiraient cet homme au cœur droit, au dévouement sans mesure, toujours discret, toujours égal à lui-même.
Tout était préparé avec un soin extrême, avec minutie diraient certains. Afin qu’aucun détail ne soit négligé, le Frère Jean utilisait abondamment polycopiés, craie et tableau. « Il lui fallait bien un hectare de tableau par semaine », lançait avec humour un jeune confrère, admiratif devant la puissance de travail et la conscience professionnelle de son aîné.
Les élèves eux-mêmes manifestaient un respect mêlé d’admiration devant la compétence et le savoir d’un maître qui ne se départait jamais de son sourire accueillant et bienveillant. Devenus, pour la plupart, exploitants agricoles, ils ont conservé de lui un souvenir profondément affectueux, comme en témoigne la fidèle amitié de nombreux anciens élèves.
Le Frère Jean aimait son travail, même lorsqu’il se faisait difficile et harassant. Aux lourdes exigences pédagogiques s’ajoutaient les soucis administratifs. Il faut dire que « les papiers » l’inspiraient moins que la taille des arbres, la sélection des semences ou l’étude des sols. Tout au long de sa vie, quel que fût le degré de responsabilité exercé, il sut demeurer un confrère enjoué, dont la chaleur de l’accueil allait toujours de pair avec une disponibilité sans faille.
La retraite
À la fin de l’année scolaire 1977-1978, à l’âge de 64 ans, le Frère Jean quitte l’enseignement en classe, laissant derrière lui une somme impressionnante de notes, de cahiers et de travaux pédagogiques. Il n’abandonne cependant pas toute activité, assurant encore la correction de cours agricoles par correspondance pour une trentaine d’élèves, dans sept matières différentes. Chaque devoir est corrigé avec le même soin exigeant. À cela s’ajoutent bientôt des cours par correspondance pour personnes handicapées (AUXILIA). Par ailleurs, il apporte une aide appréciée à l’école Sainte-Anne de Bain-de-Bretagne, où il est alors nommé.
En mars 1979, la Congrégation lui offre la possibilité de participer au Second Noviciat, qui s’achève par un pèlerinage en Terre Sainte. Il en éprouve une grande joie. Beaucoup de parents et d’amis se souviennent encore des récits enthousiastes qu’il en faisait, car cet homme habituellement discret savait se montrer communicatif lorsque le cœur était touché.
En septembre 1980, il est appelé à diriger la maison provinciale de Rennes et à seconder le Frère économe provincial. Cette charge ne lui est pas spontanément familière, mais tous soulignent la qualité de son accueil, marqué par une grande gentillesse et une attention constante aux personnes.
C’est au cours de ces années que sa santé commence à se fragiliser. Les premiers signes apparaissent dès 1979 et, progressivement, la maladie s’impose. En septembre 1982, il est nommé à la clinique Saint-Martin de Josselin. Libéré des responsabilités administratives, il y connaît de véritables moments de paix et de fraternité. Il se rend utile selon ses forces, se faisant tour à tour jardinier, bûcheron ou artisan, toujours heureux de servir.
Les années suivantes seront marquées par une épreuve lourde, vécue dans un grand silence et une remarquable dignité. Privé peu à peu de la parole, le Frère Jean continue de communiquer par de courts billets écrits d’une main ferme et déterminée, témoignage discret de sa volonté et de sa patience. Entouré avec sollicitude, il traverse cette période dans une grande intériorité et s’éteint paisiblement, Le 29 décembre 1986, en début d’après-midi, entouré de quelques confrères, dont le supérieur de la maison Saint-Martin.
***
J’ai toujours regretté de ne pas avoir repris contact avec lui à sa retraite et de lui avoir témoigné ma reconnaissance pour son dévouement et le goût de ce métier d’agriculteur qu’il avait su transmettre à toute une génération de jeunes paysans du pays de Vitré. J’espère que cette petite notice réparera quelque peu ma négligence et permettra de perpétuer la mémoire d’un homme remarquable, discret, mais profondément investi dans sa mission d’éducateur au service du monde agricole.
Sources :
– souvenirs personnels ;
– notice nécrologique du Frère Gérard Leduc, lu aux obsèques le 31/12/1986 ;
1 . Les frères des Écoles Chrétiennes (fec), ou Lasalliens, sont une congrégation religieuse enseignante fondée à Reims en 1680, par Jean-Baptiste de la Salle, pour l’éducation chrétienne des garçons, en priorité issus des milieux populaires urbains et artisanaux
2 . Maison de formation ouverte à Saint-Hélier après les grandes lois anticléricales françaises du début du XXe siècle, quand de nombreuses congrégations d’enseignants se replient au Royaume-Uni, en Belgique ou en Espagne.
3 . Période qui précède le noviciat dans une communauté religieuse.
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Frère Jean Tillon dit Frère Léon
École d’Agriculture d’Hiver Sainte-Marie de Vitré (1957-1958)
École d’Agriculture d’Hiver Sainte-Marie de Vitré (1958-1959)