RÉSERVE À EAU BAPTISMALE AVEC UNE INSCRIPTION GRECQUE EN PALINDROME, DÉCOR DE FLEURONS ET FESTONS NÉO-GOTHIQUES
Église Notre-Dame de Gargilesse
Jean Faucheux
Dans l’église Notre-Dame de Gargilesse, il existe une cuve baptismale originale, classée aux Monuments historiques sous le nom de « réserve à eau baptismale avec une inscription grecque en palindrome, décor de fleurons et festons néo-gothiques ».
C’est cette inscription en palindrome, très originale et mystérieuse, qui a attiré notre attention.

NIΨONANOMHMATAMHMONANOΨIN
Origine de cette cuve baptismale
Cette cuve est une création du XIXᵉ siècle, s’inspirant de modèles antiques. Elle fut certainement commandée par l’abbé Imhoff, curé de Gargilesse, qui en était, dit-on, le propriétaire.
À l’époque, comme beaucoup d’églises rurales, Notre-Dame de Gargilesse ne devait pas posséder de cuve baptismale destinée à recueillir l’eau bénite pour les baptêmes. L’abbé Louis Imhoff, qui fut curé de Gargilesse de 1878 à 1921, soit quarante-deux ans, trouva une solution peu coûteuse : il commanda à un potier de Gargilesse ou des environs une cuve d’une cinquantaine de litres, en terre cuite de Bazaiges, pouvant, le cas échéant, servir à la fois de réserve d’eau bénite et de cuve baptismale.
Pour donner une dimension sacrée et ancienne à cet objet liturgique, l’abbé Imhoff, qui était un homme cultivé et fréquentait beaucoup les artistes de la région, eut certainement l’idée de lui donner un décor antique et surtout de l’orner d’une inscription en grec byzantin en forme de palindrome parfait c’est-à-dire qui se lit dans les deux sens.
Cette phrase en palindrome était ancienne. Peut-être l’avait-il vue à Paris, où séjournait son frère, l’abbé Adolphe Imhoff. Cette inscription se trouve en effet dans quatre églises de Paris : Saint-Martin-des-Champs, Saint-Pierre-de-Chaillot, la basilique Notre-Dame-des-Victoires et l’église Saint-Vincent-de-Paul.
Soit le curé de Gargilesse avait lui-même vu cette inscription lors d’un séjour à Paris, soit l’idée lui vint de son frère, l’abbé Adolphe Imhoff, docteur en théologie et en philosophie, licencié en droit canon et supérieur de la maison mère de la congrégation des Frères de Saint-Vincent-de-Paul à Paris. L’abbé Adolphe Imhoff fréquentait certainement l’église Saint-Vincent-de-Paul. Or, il venait quelquefois rendre visite à son frère à Gargilesse et avait pu lui en donner l’idée.
À noter qu’en dehors de Paris, cette inscription n’est connue qu’à l’abbaye Saint-Mesmin de Micy (Loiret) et à l’église Saint-Hilaire de Mèze (Hérault).
Origine et transcription de l’inscription
L’inscription s’inspire du palindrome grec le plus célèbre de la tradition chrétienne, souvent gravé sur des baptistères ou des fontaines d’églises : celui de Sainte-Sophie à Constantinople. Cette formule est inscrite en grec ancien au-dessus d’une fontaine d’eau bénite située dans l’ancienne basilique byzantine.
L’inscription en grec du baptistère de Sainte Sophie est :
Νίψον ἀνομήματα, μὴ μόναν ὄψιν
ce qui donne en grec moderne :
Nipson anomēmata mē monan opsin
(NI-PSON (Lave) ANOMHMATA (les péchés) MH MONAN (pas seulement) OPSIN (le visage).
À Gargilesse, l’inscription
NIΨONANOMHMATAMHMONANOΨIN
reprend cette formule grecque sous une forme continue.
En la restituant dans son ordre normal, on obtient :
NIΨON ANOMHMATA MH MONAN OΨIN
Soit :
« Lave les péchés, et pas seulement le visage »
La phrase est attribuée à Grégoire de Nazianze, théologien et docteur de l'Église du IVe siècle.
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Le fait que cette cuve soit classée aux Monuments historiques et décorée de festons néo-gothiques suggère que l’artisan a cherché à conférer à cet objet liturgique une apparence à la fois ancienne et sacrée, en combinant la forme d’une urne d’inspiration antique avec un texte grec issu de la tradition byzantine.
Il s’agit d’une formule de purification spirituelle liée à l’eau et, par conséquent, au baptême. L’inscription portée sur cette réserve d’eau apparaît ainsi comme une exhortation symbolique à la purification intérieure des fidèles qui venaient y puiser l’eau destinée au baptême.
Si vous visitez Gargilesse, n’oubliez pas de jeter un regard sur cette modeste cuve baptismale placée dans une niche du mur au-dessus des fonts baptismaux. Son inscription se dégrade rapidement et risque de n’être plus lisible dans quelques années.
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